C’est un passionné que nous rencontrons aujourd’hui, un passionné de l’horlogerie qui en juillet 2005 a décidé de lancer la marque horlogère suisse MB&F (Maximilian Büsser & Friends) et s’est entouré d’artisans de talents pour donner vie aux créations de la marque. Maximilian Büsser revient pour nous sur son parcours, sa vision, ses créations… Attention, préparez-vous au décollage, vous êtes sur le point de découvrir une marque proposant de réelles créations horlogères !

Bonjour Maximilian Büsser, avant de nous en dire davantage sur MB&F, pourriez-vous nous en dire davantage sur votre parcours (Jaeger-LeCoultre, Harry Winston) et votre envie en 2005 de tout lâcher pour créer votre propre marque horlogère ?

Difficile de résumer cette histoire et toutes ces années en quelques lignes…

La belle horlogerie m’a sauvé la vie. En rentrant en 1991 chez JLC, j’ai trouvé non seulement un métier qui me passionne, mais aussi une famille qui m’a accueilli, et qui a donné un sens à mon travail. Nous n’étions pas là pour l’argent et le glamour – il n’y en avait pas.  Toutes les belles marques étaient au bord du dépôt de bilan. Nous avions tous une mission : survivre, et sauver une magnifique industrie qui semblait « insauvable ». Ce furent des années extraordinaires, et je pèse mes mots. Je les regrette encore aujourd’hui.  Durant ces sept ans j’ai appris la vraie belle horlogerie et à travailler très dur.

Portrait Maximilian Busser
Portrait Maximilian Busser

Puis Harry Winston en 1998. Je me retrouve catapulté à 31 ans directeur général de l’entité horlogère à Genève. Je ne savais pas quand j’ai signé mon contrat que l’entité en question était proche de la faillite, et que la maison mère basée à New York s’était mise en vente pour de multiples raisons. Bref ils ne pouvaient pas m’aider à redresser la branche horlogère, au contraire. Après 18 mois de travail complétement fou et un ulcère monumental nous avons réussi avec la petite équipe de 7 personnes à sauver la boîte. Puis les cinq années suivantes nous sommes passés de 8 à 80 employés, de 8 à 80 millions US$ de chiffre d’affaires, avons créé les Opus en 2001 puis la manufacture… Une aventure incroyable.

Nous avons mis Harry Winston sur la carte de la belle horlogerie, tout seuls, sans l’aide de qui que ce soit. Et durant ce temps j’ai compris lentement mais sûrement que j’étais capable de ce tour de force mais aussi que plus HW grandissait et avait du succès, moins j’étais heureux… Il aura fallu le décès de mon père fin 2001 pour que je prenne conscience petit à petit que cette vie n’était pas la mienne.  Que je n’étais pas fier de créer en pensant tout le temps au rendement et à augmenter les volumes, donc à plaire au plus grand nombre de personnes possible. J’ai réalisé que le marketeur est finalement la polarité opposée au créateur et que l’on vend son âme au quotidien. Et qu’en plus de cela, je devais travailler avec beaucoup de gens imbuvables, juste parce qu’ils avaient du pouvoir ou de l’argent. Que je transgressais les valeurs de mes parents pour faire du chiffre pour les actionnaires. Triste réalité.

[pull_quote_left]Qu’il fallait créer mon petit laboratoire créatif…[/pull_quote_left] En 2003 j’ai compris que ce n’était pas ma vocation. Qu’il fallait créer mon petit laboratoire créatif pour que je puisse regagner ma fierté et un sens à mon travail voire à ma vie. Finalement après Baselworld 2005 j’ai démissionné, et ai été libéré de mes fonctions le 15 juillet 2005. Le 25 juillet, la société MB&F était fondée avec toutes mes économies. Et j’ai commencé en travaillant seul depuis mon appartement pendant presque deux ans, avant que la première pièce HM1 puisse être livrée.

MB&F est une marque originale reposant sur un concept assez étonnant, pouvez-vous nous expliquer son fonctionnement ?

Depuis les années 70, l’horlogerie mécanique a perdu toute raison pratique d’exister. Elle est oeuvre d’art et de bienfacture. Un souvenir que l’homme est encore capable du beau et d’un artisanat de très haute qualité. Alors si donner l’heure n’est plus la raison première, pourquoi est-ce que 99% de mes confrères continuent de créer des garde-temps semblables à ceux d’avant l’ère du quartz ?

Une œuvre d’art mécanique ne pourrait-elle pas se décliner autrement ? Chez MB&F nous déconstruisons l’horlogerie haut de gamme traditionnelle, pour la reconstruire en une sculpture kinétique tri-dimensionelle.

[pull_quote_right]…MB&F, Maximilian Büsser & Friends, est logiquement devenu un collectif d’artisans…[/pull_quote_right] La marque s’est aussi construite sur un précepte simple : traite les gens comme tu voudrais être traité. Si j’étais un fournisseur d’une marque, j’apprécierais que cette marque me crédite pour mon travail, et donc MB&F, Maximilian Büsser & Friends, est logiquement devenu un collectif d’artisans, horlogers, ingénieurs extraordinaires qui sont évidemment tous crédités pour leur travail incroyable.

MB&F : Maximilian Büsser & Friends
MB&F : Maximilian Büsser & Friends

Quelles sont les inspirations des montres MB&F ? Quelle serait la définition d’une belle montre pour la marque ?

Au début je ne savais pas d’où allaient venir les idées qui forgeraient mes créations – je savais seulement que j’allais enfin créer pour moi et pas pour les autres. Et puis les années venant, j’ai remarqué que la plupart de mes inspirations venaient de mon enfance. Je suis un fils unique qui a été très solitaire pendant très longtemps, et donc pour me sauver moi-même, je sauvais le monde tous les jours. J’étais Captain Kirk, Han Solo, ou Pierre Clostermann durant la bataille d’Angleterre. Les enfants ont une extraordinaire capacité à rêver et créer. Capacité qui est souvent bridée pour ne pas dire anéantie par leurs parents, professeurs et la vie en général. Car il faut être « raisonnable »…

Chez MB&F je m’autorise à ne surtout pas être raisonnable – en tout cas créativement – et c’est une vraie libération. Cette liberté est une drogue dure…

MB&F HM4 Final Edition is an extreme Machine
MB&F HM4 Final Edition is an extreme Machine

Une belle montre est une sculpture mécanique un peu folle dotée de finitions impeccables et où les meilleurs artisans de Suisse ont donné tout ce qu’ils avaient.  Une vraie belle montre n’est que le reflet de ses créateurs, une parcelle d’âme arrachée à ces hommes et femmes de talent.

Quel est le prix d’une montre MB&F ? Combien de montres produisez-vous chaque année et combien de nouveautés ? Un chiffre d’affaires à communiquer ?

Nous sommes totalement transparents sur tous les aspects de la société et de nos créations. En 2013 nous avons produit et vendu 285 pièces pour 14,6 millions Sfr (env. 12 millions d’euros) de chiffre d’affaires. Nous avons atteint durant cette neuvième année de notre existence le chiffre maximal auquel nous aspirions. Nous n’allons plus croître dorénavant, et continuer comme jusqu’à présent à tout réinvestir pour créer de plus en plus de pièces étonnantes – reflet de nos idées un peu folles et de tous les artisans qui participent à notre aventure.  Chaque année, depuis le début nous avons créé un nouveau calibre ou module. En 2014 nous frappons fort avec deux nouveaux calibres intégrés la même année. C’est un énorme effort financier et nous avons dû couper beaucoup de projets annexes pour se permettre ce luxe.

« Horological Machines », « Legacy Machines », « Performance Art », d’ou viennent ces noms de collections et comment définir chacune d’elles ?

Les « Horological Machines » sont ces sculptures mécaniques issues de mes souvenirs d’enfance – science-fiction, avions, autos, etc… Elles sont un peu ma psychanalyse.

Montre MB&F de la collection Horological Machines
Montre MB&F de la collection Horological Machines

Les « Legacy Machines » sont nées d’une idée simple et un peu loufoque : qu’aurais-je créé si j’avais vécu au 19ème siècle. A quoi ressembleraient mes Machines à ce moment-là ?

Montre MB&F de la collection Legacy Machines
Montre MB&F de la collection Legacy Machines

Le « Performance Art » est un terme artistique qui définit une œuvre co-créée par deux artistes. C’est soit quand je donne une de mes pièces à un créateur que j’admire pour qu’il la modifie à sa sauce (HM2 revu par Alain Silberstein, HM3 revu par Boucheron, Frog revu par Stepan Sarpaneva, etc…), soit quand je dessine une pièce un peu dingue pour une marque traditionnellement classique mais dotée d’un savoir-faire exceptionnel (les MusicMachine avec Reuge, la StarfleetMachine avec L’Epée 1839).

Montre MB&F de la collection Performance Art
Montre MB&F de la collection Performance Art

Comment fonctionne la distribution des montres MB&F à travers le monde ?

Vous trouverez MB&F dans 41 points de vente situés dans 35 pays. Et dans nos deux M.A.D.Gallery – à Genève et à Taipei.

Quels sont les chantiers des prochaines années pour la marque et vos ambitions pour les années à venir ? Quelques indices à nous donner sur vos prochaines créations ?

[pull_quote_right]La liberté créative est une drogue dure…[/pull_quote_right] La liberté créative est une drogue dure – plus on crée, plus on transgresse les sentiers battus, et plus on a envie de créer et d’explorer de nouveaux territoires. Nous avons sept calibres dans le pipeline et une multitude de co-créations Performance Art. J’adore et en même temps j’ai parfois l’impression de me noyer. Et évidemment il y a des réalités économiques qui viennent nous rappeler à l’ordre constamment. En étant une petite société auto-financée (nous n’avons pas d’actionnaires) on est toujours confronté à des réalités cornéliennes.

Que portez-vous aujourd’hui ? 

Une de mes pièces les plus “classiques”: la Legacy Machine No1 en or gris. Je viens d’arriver en Floride pour un dîner de collectionneurs, et quand je suis en voyage les deux fuseaux horaires synchronisés mais totalement indépendants de la pièce sont tellement pratiques. Et je ne me lasse jamais de voir l’incroyable ballet de cet énorme balancier.


Le coup de cœur horloger du jour de MagMontres chez MB&F, la montre HM4 Thunderbolt et le superbe cliché proposé par l’équipe de Watch-Anish.

Montre HM4 Thunderbolt - Photo Watch-Anish
Montre HM4 Thunderbolt – Photo Watch-Anish